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7 août 2012 2 07 /08 /août /2012 18:31

« … le feu s’éteint, regarde, à quoi penses-tu ? »

Cette phrase d’un coup dans sa tête entre deux gorgées de Chimay. Ca vient d’où ces mots ? Et puis quels mots ? On s’en fout. Pourtant, malgré lui, une image reste, le feu éteint. Quel feu ? Chez sa mère, la petite lueur par le losange du clapet dans le pot de la cuisinière à bois. Et alors ? Il vide son verre.

- Tu m’en remets une autre, Kevin ?

Quand même, des mots comme ça. Il se retourne, au cas où. Mais il sait très bien qu’il n’y a personne derrière lui, juste la porte ouverte sur les trois escaliers de pierre et la terrasses aux quatre tables surmontées de leurs parasols rouges et blanc. Dans la rue, sur le pavé, les étrangers commencent à se rassembler.

Je m’en fous ! se dit-il avec conviction. Ce n’est pas spécialement destiné aux étrangers ou à la pensée. S’en foutre, c’est sa ligne de conduite. Laisser couler, ne pas s’en mêler.

- Je m’en fous ! déclare-t-il cette fois à haute voix. Kevin, après lui avoir jeté un coup d’œil, continue à chipoter dans le tiroir. Il compte la monnaie pour passer le temps.

Marcel gigote sur son tabouret. C’était comment encore ? Le feu s’éteint. Quel feu ? Et, ce n’est pas tout. A quoi je pense, aussi.

- Je ne pense pas, moi, Kevin, je bois, s’exclama-t-il. Sa voix résonna sur le carrelage et la vitrine du café vide.

- Mais on s’en fout, Marcel.

- C’est exactement ce que je disais : on s’en contre fout !

Dans la rue, le cortège s’organise. Certains sont venus avec leurs enfants, même des poussettes. Comme il fait beau ils sont en robes et chemises blanches. Ils se sont passé le mot sur face-book. Mais comme c’est le soir et qu’on annonce un peu de vent, il y a pas mal de pulls en réserve sur les bras et les poussettes.

Dans le café, il fait chaud. Marcel, les coudes sur journal ouvert et chiffonné sur le comptoir se sent le front brulant et les mains moites. « La monstre » titre le journal.

 

Il doit pisser. Mais pisser c’est pas rien dans son état. Il se retient. Il faut bien qu’il se retienne. Je ne m’en fous pas assez se dit-il confusément, je devrais pisser là dans la crasse au pied du comptoir ! Mais il finit par se lever et il titube vers l’arrière-cour où se trouve l’urinoir avec sa pastille fluo. Quand il revient, la braguette ouverte, il voit les ballons blancs qu’on fait tenir par les enfants au bout d’une ficelle. Ca l’énerve.

- Bande de cons, grogne-t-il en grimpant sur son tabouret qui chavire et manque s’écrouler. Il empoigne son verre et en boit une bonne moitié. Ce n’est qu’alors qu’il voit la phrase. Elle est sous ses yeux ébahis écrite à la main sur un sous boc.

«  Parce que le feu s’éteint, regarde, à quoi penses-tu ? »

A quoi je pense ? Je ne pense pas. J’ai… je ne sais pas… je les regarde là sur le pavé. Il y en a un, un grand escogriffe, maigre comme un mort, osseux pas honnête, pieds nus dans ses sandales. Celui-là, il va avoir froid aux pieds dès que le soleil sera couché. Mais je ne pense pas, nom de dieu !

- Hein, Kevin !

- Quoi, Marcel ?

 - Rien. T’occupe. Je réponds à la question.

Kevin hausse les épaules. Ce qui le préoccupe c’est question de savoir si tous ces gens après la manifestation viendront boire quelque chose. Pas dit : toutes familles ! Et il pousse un soupir où il y a une sorte de mépris.

 

Marcel, sans le savoir, imagine la femme, « la monstre » du journal. Pauvre femme, nom d’un chien ! Pauvre femme ! La taule, il connaît, Marcel. Les deux mètres sur quatre, le béton, les crampes d’immobilité dans les jambes quand on les replie pour que l’autre puisse faire ses trois pas, le sang qui se glace petit à petit par la torpeur. La torpeur ! J’en emploie de ces mots ! Et Marcel là-dessus, fait claquer sa langue, comme s’il voulait marquer sa satifaction.

- Qu’est-ce que tu veux ? Demande Kevin que son unique client commence à agacer.

- Torpeur. Tu connais ce mot ? Non, tu ne peux pas. Tu n’as pas fait de taule. Tu ne peux pas connaître. Ecoute : « le sang glacé par la torpeur ». Tu ne peux pas savoir. Et à quoi tu penses quand le feu s’éteint, toi ? Hein, à quoi ?

Moi, je pense à cette pauvre femme qui a fait de la taule. Une pauvre prisonnière mentale d’un détraqué qui la tenait par la peur. Un malade celui-là, un tordu qui prenait son plaisir dans la torpeur glacée de cette pauvre femme qui était juste une marionnette entre ses mains. Les femmes, ça peut tourner comme ça, c’est malheureux, mais c’est comme ça, et écoutez-moi, vous autres, le troupeau de veaux blancs.

Et là, Marcel se retourne d’un coup, renverse son tabouret et avant que Kevin aie pu faire un geste, se précipite jusqu’à la porte ouverte où il se plante, une main agrippée à chaque montant parce qu’il sent que sinon il tombe.

- Foutez-lui la paix. Elle a payé. C’est une pauvre femme. Une pauvre femme. Et vous les blancs culs, vous ne faites que chercher vengeance. Mais la pauvre, elle se sent déjà pas assez coupable ? A quoi pensez-vous … je ne sais pas moi... quand votre maman s’éteint et que le gras du lard se fige ? Non, je veux dire, ça vous arrive de penser un peu plus loin que le bout de votre nez ? Elle va aller faire pénitence chez les bonnes sœurs. Chez les bonnes sœurs, c’est le silence. On peut dire ce qu’on veut des curailleries et des grenouilles de bénitier. Personnellement, j’ai jamais apprécié. Mais le silence ! Le silence, chez les bonnes sœurs, ça compte. Vous pouvez me regarder et mon ventre plissé par ma braguette ouverte. Et toi, Kevin, tu me fous la paix ! Je pense, et le feu se rallume et les Chimay tu peux te les foutre. Je vais y aller, moi, chez les bonnes femmes et je les prendrai dans mes bras car ce sont des sages femmes du silence et tous ces faux culs bénis à poussettes, je les renvoie dans leurs petites cuisines ikéa, qu’ils aillent se boire de la camomille et du gaviscon. Car tu penses qu’ils pourraient venir trinquer chez toi, Kevin ! Et bien tu te trompes.

Il s’est tourné vers l’intérieur du café et soudain, chancelant mais très grave.

Kevin, dis-moi à quoi tu penses toi quand le feu s’éteint. Tu sais, les bonnes femmes là-bas, les sœurs où elle va, peut-être dans le silence, on ne sait pas, le feu… Le feu pour elle. Un petit feu. Penses-y, Kevin ! Penses-y ! Et remets-moi une Chimay. Une bleue. Je parle trop, nom de dieu.

 

Michel Harcq⨪

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Published by gerardselys
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