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10 août 2012 5 10 /08 /août /2012 20:11

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Les dialogues que l'on va lire ont eu lieu entre Jacques Duez et ses élèves d'école primaire au début de l'année scolaire 1996-1997 et sont transcrits du documentaire Les enfants de l'année blanche réalisé par Agnès Lejeune, JP Grombeer et J.Duez ans l'émission Faits divers, sécial, RTBF, du 5/11/1997. Mon collègue Michel Guissard, du temps où j'enseignais encore à l'Institut Provincial de formation soci-éducative de Namur s'est servi de ces dialogues pour une communication intitulée Quelles formations aux métiers du travail social pour quel travail social ? au Congrès international  de l'éducation spécialisée tenu à  Namur en juillet 2007. Les textes ci-sessous en italiques sont  des commentaires ou introductions de mon collègue Michel Guissard. (José Fontaine)

1.Les enfants de l'année blanche (Jacques Duez). Repérage des différentes logiques à l'œuvre, et du passage d'une logique à une autre.  (Documentaire réalisé par Agnès Lejeune, JP Grombeer et J.Duez émission Faits divers, sécial, RTBF, 5/11/1997. C'est la façon dont Jacques Duez a recouru, sans le formaliser ainsi, aux différents stades de l'éthique reconstructive selon JM Ferry)

En août 1996, le pédophile et assassin Marc Dutroux est arrêté en Belgique. Les corps de Julie et Mélissa sont retrouvés ; puis ceux d'An et Eefje. À la rentrée des classes, dans le cours de morale animé par Jacques Duez, les enfants disent leurs angoisses et leur colère.

Extrait 1

Fille 1 - Dutroux, il kidnappe les enfants pour les vendre, pour avoir de l'argent. Mais Dutroux, il s'imagine pas que si lui il était un enfant et qu'on le kidnapperait, il subirait pas c'que nous on ressent.

Duez - Et qu'est-ce que tu ressens, toi ?

Fille 1 - Moi ? Mal au cœur !

Duez - T'as mal au cœur ?

Ludovic - Il fait mal aux petites filles, pourquoi nous on ne peut pas lui faire du mal ?

Duez - Parce que nous ne sommes pas des monstres.

Ludovic - On peut pas l'exécuter, on peut pas le mettre dans un trou, alors on peut le frapper ?

Duez - Non.

Ludovic - Et quoi faire ? Le laisser [...]

Duez - Non, le juger.

Fille 1 - Ou alors, on pourrait mettre Dutroux dans une pièce, et les parents avec... de Ann et Eefje, Sabine et Laetitia, ceux de Julie et Melissa. On pourrait les mettre ensemble, ils vont les taper, hein ?

Duez - Ah, ouais, toi tu ferais ça ?

Fille 1 - Ouais.

Fille 2 - Et, en prison, il y a des autres gens, pourquoi on le met pas avec ?

Duez - Marc Dutroux avec les autres gens ?

Fille 2 - Ben, ouais.

Duez - Mais parce qu'on sait que les autres vont tuer Dutroux !

Fille 2 - Ben, tant mieux.

Duez - Oui, mais on ne peut pas. Ça...

Fille 2 - Eux, ils ont déjà fait un crime, alors pourquoi pas deux ? [...]

Ludovic - Il a tué, alors pourquoi on le tue pas ?

Duez - Alors nous tombons dans la loi de la jungle, œil pour œil, dent pour dent.

Ludovic - Alors, on le jette aux piranhas.

Fille 2 - On le met dans un pays où la peine de mort existe encore.

Duez - Vous voulez qu'il meure ?

Fille 2 - Mais en premier, on doit lui dire tout, on le torture jusqu'à temps qu'il sort tout de sa bouche. Qui il a pris, où il a mis Ann et Eefje, si c'est lui.

Duez - On ne peut pas organiser un meurtre, sinon nous devenons des meurtriers.

Fille 1 - C'est pas un meurtre, pas les [les complices supposés de Dutroux] tuer, mais les faire souffrir, pas les faire mourir.

Duez - On ne peut pas organiser une séance de torture. On ne peut pas faire ça, même si on en a très envie ! L'humanité, c'est justement sortir de cet engrenage de haine et de vengeance, et de brutalité.

Fille 1 - Ben, si on peut pas... si on peut le faire passer à la chaise électrique...

Duez - Mais en Belgique il n'y a plus la peine de mort, on ne peut plus tuer les gens...

Garçon 2 - Je préfère le tuer et aller en prison, plutôt que le laisser vivre.

Duez - Est-ce que l'on peut pardonner Marc Dutroux ?

Garçon 3 - Pardonner Marc Dutroux ? Jamais de la vie, hein ! T'es fou ? Moi, je voudrais que le père de Melissa, de Julie, de tous les enfants qu'il a tués, même les papas des enfants qui sont pas morts, je voudrais qu'on le prend, qu'on le jette, par exemple, dans le canal, puis qu'on lui bouche son nez avec une pince, une grosse pince, et puis qu'on lui mette un truc à son nez. Puis qu'on le tue, hein !

 

Si les enfants s'inscrivent dans le registre narratif, s'ils disposent de nombreux espaces pour s'exprimer, néanmoins Jacques Duez leur oppose à plusieurs reprises un discours rationnel. Lorsque, par exemple, un enfant propose de suspendre la justice quelques jours, le temps de régler son compte à Dutroux, Duez renvoie à la nécessité de respecter les lois au sein d'une société, à l'interdiction d'organiser un meurtre, quelle qu'en soit la raison, sous peine de devenir soi-même meurtrier.

La tension entre logique narrative et logique argumentative est palpable dans l'extrait 1 et dans toute l'émission. D'un côté, Duez ne parvient pas à persuader les enfants : « Ils ne veulent pas entendre ce que je dis ; ça ne veut pas dire que je n'ai pas à le dire ». De l'autre, les enfants ne se sentent pas compris : « Tu as essayé de nous faire comprendre la justice, tout ça, mais toi non plus, tu n'essaies pas de nous comprendre. »

Parfois un enfant tente une percée interprétative : « Moi, dit une petite fille, je me demande pourquoi on fait des gens comme ça ! », tout de suite appuyée par Duez : « Voilà la bonne question à se poser ! » Mais bien vite, les émotions reprennent le dessus.

Au fil des séances de cours, d'autres moments interprétatifs apparaîtront. C'est le cas en particulier lorsqu'une fille, outrée, raconte que des enfants, à la récréation, ont « joué à pédo[phile] ». Duez leur demande de parler de cet étonnant passe-temps. Pour certains, cela permet de « s'imaginer » ce que les victimes de Dutroux ont ressenti, voire ce que le kidnappeur lui-même a pu ressentir ; pour d'autres, cela permet juste de se détendre (« on rigolait »). Au final, ils ont vécu une espèce de catharsis. Ils ont rejoué la scène de l'enlèvement, pour la vivre comme de l'intérieur, mais en lui donnant une autre issue : « Un policier venait nous délivrer ! »

Néanmoins les dissensions demeurent, malgré la mise en place de procédures facilitatrices, comme celle de l'empathie rationnelle.

Extrait 2

Duez - Abandonne un instant ton idée et prends un peu la mienne.

Ludovic - Mais je saurais pas la prendre. En moi j'me dis, je vais le tuer et c'est enregistré dans ma tête

Fille 2 - Tuer un assassin, c'est pas horrible...

Duez - Mais si c'est horrible, c'est tuer un être humain.

Fille 2 - Oui, c'est un être humain, mais pas un bon être humain.

Duez - Ça, c'est vrai, mais sommes-nous tous de bons êtres humains ?

Fille 2 - Non, on a des défauts. Mais lui, c'est pas un défaut qu'il a, j'sais pas c'est quoi, mais... c'est un malade !

Duez - Il n'a peut-être pas le sens des limites, il ne sait pas où est la limite, tu comprends ?...

Fille 2 - J'sais pas quel âge il a, mais à cet âge-là, si on ne sait pas c'est quoi une limite ?...

Duez - C'est grave... Et celui qui roule à du 180 km/h là où c'est limité à du 120 ?

Fille 2 - Ouais, mais ça c'est pas le même, c'est le code de la route !

Duez - Oui, mais c'est aussi une question de limite...

Fille 2 - Oui, mais lui, c'est une question de mort aussi.

Duez - Mais comment peux-tu admettre ce que tu condamnes ?

[...]

Fille 2 - Si on le tue, c'est pas une catastrophe, puisqu'il a déjà tué, lui. Nous, c'est pas pour se venger, mais c'est pour qu'il meure.

Duez - Et vouloir qu'il meure, c'est quoi ? C'est une vengeance.

Fille 2 - Ouais, c'est vrai.

Fille 1 - C'est pas que je veux pas t'écouter, mais c'est parce que, c'est vrai, c'est dur !

Duez - Ah, c'est dur, ça je suis d'accord avec toi.

Fille 2 - On dit qu'ils ont tué et tout ça, et nous on n'arrive pas à l'enlever...

Duez - Je suis d'accord avec toi, ma chérie, c'est pas facile. Et c'est vrai que c'est très dur d'arriver à prendre distance par rapport à ce sentiment de vengeance.

C'est alors que Jacques Duez a l'idée de transmettre aux parents de Julie (Lejeune) et Melissa (Russo) une cassette avec les questions des enfants, et de filmer les réponses des parents ; puis d'organiser une rencontre à l'école entre les parents et les enfants. Voici deux brefs extraits de ces moments reconstructifs.

Extrait 3

Carine Russo – Il y a une petite fille qui nous interpelle en disant que si les parents n’ont pas envie au fond d’eux de tuer, alors c’est qu’ils ne tenaient pas tant que ça à leur petite fille. Eh bien, elle nous fait sourire évidemment, parce que ça nous interpelle très fort. On se dit, elle a compris ce qu’on ressent très fort à l’intérieur de nous. Mais c’est pas parce qu’on ressent ça très fort à l’intérieur de nous qu’on peut continuer cet esprit de vengeance, cette haine. On ne peut pas pour la bonne raison que ça nous détruirait nous-mêmes parce que, si on fait passer cette haine au-dessus de toutes les règles qui font en sorte qu’il y ait le moins de violence possible, on détruit énormément de choses qu’on a construites depuis tellement et tellement d’années pour que le monde aille quand même mieux. […]

Duez - Julie et Melissa peuvent être fiers de leurs parents et des choix que leurs parents font ?

Garçon 4 - Ils se maintiennent, franchement ils m'ont aidé pour certaines choses. Ils m'ont aidé dans comment se maintenir, comment essayer de comprendre certaines choses, comment essayer de se battre, comment essayer de maintenir le débat.  [...]

Garçon 5 - Nous, en tant qu'enfants, on doit comprendre les autres enfants. Julie et Melissa se sont fait séquestrer, on les a violées, maintenant elles sont mortes. On a compris leur peine, et tout ça. Nous, les enfants, on s'est dit c'est affreux [...]. Mais il faut aussi prendre conscience que Dutroux a des enfants, donc déjà qu'il est en prison, ça leur fait déjà pas le plus grand bien. Et alors, si ils apprennent encore plus, qu'on va le tuer, direct, dans un mois ou deux, parce que la peine de mort est rétablie, je crois vraiment que... et c'est à cause de ça qu'ils peuvent se rebeller plus tard aussi.

Fille 1 - Moi, maintenant, je suis d'accord de pas l'tuer. Au fond, je voudrais l'tuer, mais moins qu'avant.

Duez - Et qu'est-ce qui fait que tu comprends, et quand c'est moi qui essayais de t'expliquer, tu parvenais pas à comprendre ?

Fille 1 - T'as pas dit les mots qu'il fallait.

Duez - Ah, j'ai pas dit les bons mots... Et quels sont les bons mots ?

Fille 1 - Les mots qu'elle a dit.

Duez - Et qu'est-ce qui fait que quand c'est moi qui le dis, tu ne comprends pas, et quand c'est elle tu comprends ?

Fille 3 - Parce qu'avec toi, c'est pas sûr, c'est plus sûr avec les parents.

Duez - Qu'est-ce qui est plus sûr avec les parents ?

Fille 3 - Vu que c'est leur enfant, ils savent déjà mieux expliquer pourquoi.

En finale, les enfants sont passés par les différents niveaux du discours : le narratif, bien sûr, mais aussi l'interprétatif, en prenant en compte, par exemple, les raisons pour lesquelles on commet des actes pédophiles. Quant au niveau argumentatif, il était représenté par le discours du professeur, trop extérieur, trop rationnel aux yeux des enfants. Et le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. « T'as pas dit les mots qu'il fallait », dit la petite fille qui a besoin, comme les autres, d'une parole incarnée dans la souffrance, dans la douleur d'avoir perdu un enfant, pour pouvoir accéder à un autre niveau de compréhension.

 

 

 

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Published by gerardselys
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