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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 21:57

Si ce n’est plus un homme  *

 

 

La première fois, c’était en 1996, à Tokyo. L’exposition Les mondes du corps ouvrait ses portes ; elle présentait deux cents corps humains, morts, nus, entièrement écorchés, conservés selon une méthode appelée plastination, jusque là inconnue ; les corps étaient installés dans des postures de vie quotidienne ou par morceaux détachés. C’était l’exposition du docteur Gunther von Hagens, inventeur de la méthode. Celui-ci avait lui-même traité, écorché, entaillé et même ouvert comme on ouvre un moteur, bref, avait montré ce qu’on ne voit pas habituellement du corps humain, sauf à être chirurgien ou chargé d’expertise ; mais ici, il ne s’agissait ni d’opérer ni d’autopsier ; juste de faire voir publiquement ce qui est caché. Le docteur von Hagens a affirmé qu’il avait fait cela avec le consentement de tous ces corps-là quand ils vivaient, à cause de la promesse qu’il leur avait faite de leur épargner la fin habituelle des corps morts, que l’on connaît, que l’on redoute tous. Promis de ne pas finir tout à fait, en quelque sorte. Morts, mais au fond, pas comme on l’entend, pas comme le dit le mot. Non décomposés, non disparus. Echappés du sort commun et devenus comme immortels. Pourquoi ? A-t-on demandé au docteur von Hagens. Le docteur von Hagens a répondu Pour la science, et pour l’art. Un million de visiteurs sont allés voir les deux cents corps morts exposés à Tokyo ; un autre million ensuite, à Osaka. L’année suivante, l’exposition est venue en Europe, à Mannheim d’abord, dans le pays du Docteur, en dépit de la lettre adressée par la haute hiérarchie des Eglises catholique et protestante aux autorités du Land, exigeant qu’elles interdisent un show cruellement offensant ; malgré aussi la déclaration de responsables de l’Association des anatomistes allemands, parlant de l’exposition comme d’un spectacle pervers , et encore, malgré l’opinion de dirigeants politiques, opposés à cette dégradation de la dignité humaine, mais incapables de décider quelque chose ; car, avec ses deux millions d’entrées au Japon, l’exposition a fait surgir un intérêt commercial bien plus grand encore que l’intérêt de l’art et de la science avancé par le Docteur ; aussi, la direction du musée de Mannheim a-t-elle mis fin à la controverse et présenté Körperwelten . Depuis, l’exposition a circulé dans les plus grandes villes du monde. Elle y revient même, dans certaines d’entre elles. De plus en plus performante, plus attractive, plus fascinante, disent les journaux. Von Hagens a perfectionné sa méthode, il présente de nouveaux spécimens humains authentiques dans des postures plus audacieuses, mis en scène dans des attitudes de vivants, ou bien fendus dans la hauteur, deux demi-corps mis debout face à face, ou tranchés en lamelles épaisses de quelques millimètres, remises ensemble ou séparables les unes des autres pour l’observation ; les lamelles sont transparentes, les commentaires en font remarquer la couleur  ; ou bien le corps est vidé et les organes sont séparés, empilés ou enfilés ; on peut aussi les comparer avec d’autres, malades, ceux-là. Maintenant, par Internet, on accède à une boutique de l’exposition ; outre le catalogue et les DVD, celle-ci vend également de petits blocs de verre où semble emprisonné, en réduction, l’un des corps exposés, ainsi que des porte-clés en forme de main ou de pied écorchés, des petits aimants pour le frigo, portant une phrase de Kant, de Goethe ou de Musil sur fond de corps plastiné, des tee-shirts, casquettes et pantoufles, des cartes postales et affiches, du matériel didactique pour les professeurs, ainsi qu’un livre en plusieurs langues avec pour titre Pushing the limits .  Sur Internet encore, le texte de publicité dit que les expositions Körperwelten sont les seules présentations anatomiques publiques avec un programme de don de corps, qu’aujourd’hui, plus de neuf mille candidats se sont offerts au docteur von Hagens pour être plastinés après leur mort et montrés dans Körperwelten. Ailleurs, au bas d’un long texte, on lit cependant une dernière phrase disant que le docteur von Hagens serait soupçonné de trafic de cadavres. Mais cela s’arrête là, ce n’est qu’une phrase, en regard des pages si nombreuses qui expliquent, commentent, invitent au nom de la science, de l’art et des merveilles du corps humain. Körperwelten est devenue une institution florissante. Plus elle prospère, et plus se font ténues les voix qui s’étaient élevées, voici douze ans ; dans chaque pays, plusieurs dizaines d’associations honorables sont devenues partenaires officiels. Et par centaines de mille, toujours, les visiteurs se pressent. Pour voir. Comme si l’exposition faisait appel au seul regard, n’invitait, ne mobilisait que lui, au point de laisser à l’écart tout le reste ; la pensée, par exemple. On peut se le demander, devant tant de succès au Japon. Dans ce pays où la tradition veut que les corps des morts soient incinérés, qu’on en vénère les cendres, les habitants n’auraient-ils plus pensé à leur tradition, l’auraient-ils comme oubliée lorsqu’ils se sont précipités en masse pour voir des morts indestructibles privés de sépulture ? Oublié que depuis le début de leur histoire, les traces du culte rendu au corps des morts attestent l’humanité des hommes ? A moins qu’ainsi traités et exhibés, les corps de l’exposition soient transformés en autre chose que des corps ? Insidieusement réduits en choses ? Insidieusement, oui, c’est-à-dire pendant que les voix unanimes du Docteur von Hagens, des médias, des visiteurs eux-mêmes proclament la beauté et le mystère du corps humain, vantent les mérites de la Science et de l’Art, comme si cette parole couvrait la métamorphose des corps en objets, et que l’on s’accommodait de la contradiction. Ou qu’on ne la voyait pas. Ou que peut-être on ne voulait pas. Ou que le regard, lui, justement, ne voyant que des chairs mises à vif, des filaments, des ventres ouverts, des fœtus à l’intérieur du ventre, des muscles, des poumons sains et malades, des cerveaux sortant de la tête, ne résistait pas, se laissait happer, comme hypnotisé entre dégoût et attrait, jusqu’à ne plus pouvoir se retenir de voir, jusqu’à tout engloutir, devenant ce qu’il voit, une viande ; participant lui-même, dans sa fascination, à faire de ces corps-là des choses. Comme si maintenant il avait pris le dessus sur les mots, au point de les laisser dire, de les laisser mentir sans que cela compte. On peut bien voir et aussitôt parler de ce que l’on a vu comme si on ne l’avait pas vu, la parole peut cela. La parole est mensongère, dira-t-on. Toujours. Mais ici, elle serait plutôt comme évidée, rendue indifférente à ce qu’elle dit, ne prenant plus ses propres mots en considération, faisant d’eux des concepts pour le décor et la promotion, équivalents, au point que mystère peut côtoyer plastinats originaux , que les corps sont remplacés par les spécimens anatomiques. Dans les textes de présentation de l’exposition, le mot défunt a disparu.  Pour le succès de l’exposition, cela vaut mieux, car, qu’adviendrait-il des visiteurs si devant les spécimens anatomiques ils se mettaient à penser au défunt qu’ils ont devant eux ? S’ils voyaient tout-à-coup un humain ? Si, surtout, ils se mettaient à dire Défunt, et peut-être alors, de l’avoir dit, à ne plus pouvoir rester là devant ? Comment un humain vivant peut-il en regarder un autre, mort, en le considérant comme un spécimen ? Au fond, cela a déjà eu lieu. Mais alors, c’était entre humains vivants. Encore un effort.

 

 

                                                                                         Nicole Malinconi

 

                                                                                           Bruxelles, 2007

 

 

 

 

 

 

* En référence au titre du livre que Primo Levi a écrit après sa déportation à Auschwitz : Si c’est un homme.

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Published by gerardselys
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commentaires

Feuilly 14/02/2013 13:37

Merci à Nicole Malinconi pour ce texte, où l'on retrouve sa sensibilité habituelle. Hélas, nous sommes dans une société capitaliste où tout se vend. Cette exposition reflète donc bien notre temps
puisque de l’être humain elle fait une chose (« un morceau de viande »), gommant du même coup la dignité des individus à qui avaient appartenu les corps que l’on présente. Plus grave encore, on «
fait » de l’argent avec ces corps et c’est quand même incroyable que des gens aillent payer pour contribuer, par leur présence et leur regard, à réduire l’homme, c’est-à-dire eux-mêmes, à un objet
commercial. Triste époque que la nôtre.