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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 15:11

Au hit parade mondial du suicide, la Belgique semble occuper la deuxième place, la première revenant à la Finlande. Le suicide, en outre, est chez nous la deuxième cause de mortalité durant l’adolescence. Il sert aussi plus généralement d’issue à 15% des dépressions graves affectant, selon l’OMS, de 3% à 10% de la population mondiale. Ces pourcentages montent en flèche dans le sillage des maladies graves (44% de déprimés majeurs chez les malades du SIDA, 33% chez les cancéreux, 22% après un infarctus). On sait, par ailleurs, que la dépression constitue elle-même un facteur de risque pour le cancer et les maladies cardio-vasculaires. Plus lapidairement, les prévisions épidémiologiques pour la prochaine décennie voient dans la dépression la seconde cause d’invalidité au monde après ces mêmes maladies. Dans son rapport de 2002, l’OMS avait déjà noté que la dépression était à elle seule responsable de plus de 12% des années de vie vécues avec incapacité (AVI) sur toute la surface du globe.

 

En Europe, de nos jours, l’état dépressif se voit corrélé en premier lieu avec la solitude, en second avec le chômage — lui-même vecteur de solitude. Bien qu’une corrélation ne soit pas une cause, il y a là un indice qui ne peut laisser indifférent. Depuis un demi siècle, des études sociologiques convergentes attestent le lien entre pauvreté, destruction du tissu social et taux de consultations psychiatriques. Dans nos pays, le marché des antidépresseurs explose. En modulant certains concomitants neurochimiques de l’état dépressif (par exemple, la sérotonine), ils ont souvent sur lui un réel impact. Néanmoins, dans la dépression ordinaire, ils ne fonctionnent pas mieux que des placebos (Irving Kirsch, 2008) — c’est-à-dire aussi bien que des remèdes efficaces non spécifiques, fondés sur l’espoir de guérir ainsi que sur la croyance en la compétence et la bienveillance des soignants. Ce n’est que dans la dépression grave que les antidépresseurs de dernière génération (ISRS) s’avèrent plus performants que le placebo. Dans cet état de déréliction, il n’est plus possible en effet d’investir quelque relation que ce soit. Le lien à l’autre, la confiance en une thérapeutique, la foi en ses propres ressources, sont pratiquement abolis. Il ne reste plus - quand elles sont performantes - que le secours aveugle des molécules. Ajoutons qu’un palliatif à la violence contre soi peut consister en son retournement rageur contre autrui. D’un point de vue individuel, la haine de l’autre peut offrir une échappatoire salvatrice à la tentation du suicide. Au plan collectif, ce n’est pas le meilleur chemin.

 

Les données socio-cliniques qui précèdent donnent à penser. Tout d’abord, la dépression apparaît bien plus comme une souffrance que comme une maladie — ce qui n’enlève rien à sa gravité. Elle intervient en fait comme une cause majeure d’invalidité. Ensuite, elle s’avère radicalement liée à la rupture du tissu social. Solitude, chute de l’estime de soi, perte de statut, d’assise, de projet, lui font cortège. Le chômage s’avère ici déterminant — lourd de risques pour la société en son entier. De même le travail, fût-il modeste, apparaît-il à ce niveau dans toute sa centralité anthropologique (Christophe Dejours, 1998). Tant comme facteur de sécurité individuelle, que comme élément clef dans un maillage de liens dont la mise à mal conduit au désastre. Voir la montée du nazisme dans le marasme dans les années trente.

 solitude.jpg

Or, cette dimension semble totalement absente de la réflexion politique contemporaine. Le politique d’ailleurs ne se voit que rarement convié à la décision. La Commission Européenne semble ne se faire le relais que des «agences de notation». Chapeauté par l’idéologie de la «croissance» (des profits et des biens), le modèle économique dominant n’a du travail qu’une conception instrumentale et vénale : simple moyen technique interchangeable, délocalisable, et jetable. Dans une perspective réduite à la mécanique des fluides financiers, l’«économie» n’a plus rien à voir avec l’aménagement de la cité. Dans une logique purement actionnariale, mettre en concurrence des ouvriers protégés par les acquis démocratiques avec de lointaines unités de production n’hésitant pas à exploiter les enfants, ne soulève aucune objection. Un zeste de protectionnisme, par contre, une subvention d’état, une production à perte pour maintenir l’emploi, participent de la délinquance la plus grave. Sur le marché financier, autrement dit, le travail comme tel ne présente aucune valeur. Chacun est mis en concurrence avec chacun. La solidarité finit par céder le pas au sauve-qui-peut. Mus par l’intérêt du jour, les actionnaires retirent leurs avoirs d’une clinique pour les placer dans l’armement. Mieux «managée», la clinique apprend à gérer ses lits comme des stocks à flux tendu, et son personnel comme un cheptel. Maltraitance. Dépression. Fautes professionnelles. Suicide sur le lieu du travail. Au dernier échelon, le patient.

 

Des personnages comme Madoff, des «traders» mégalomanes comme Kerviel, ne sont pas que des accidents de parcours. Ils manifestent l’essence d’un système économique réduit à de l’ingénierie financière. Prédateur sans frontières, expert en destruction du tissu social et de l’environnement, le «grand marché financier mondialisé autorégulé» n’a qu’une devise : «Après moi le déluge». L’optimisation et la répartition des ressources, plutôt que l’exacerbation anarchique des profits, ne sont pas vraiment son fort : il préfère la violence à la solidarité. À l’échelon belge, la formation d’un gouvernement achoppe sur l’incapacité à concevoir une politique sortant du dilemme simpliste : «Plus d’économies ou plus d’impôts ?» Circonstance atténuante : l’«Europe» impose de remédier à l’effondrement sans quitter la logique qui l’a provoqué. Trop d’intérêts à court terme sont en jeu. Ce qui semble clair néanmoins, c’est qu’on ne fera pas l’économie de l’austérité. Et c’est ici qu’intervient précisément le choix. Celui entre une austérité vécue comme pure privation, dans l’attente d’une hypothétique restauration du même, et une austérité inscrite dans une perspective de changement. En l’occurrence, celui de donner chance à l’avenir en payant le prix de la solidarité. Ceux qui veulent conclure un budget arithmétiquement conforme en rognant plus encore sur l’État, le politique, le service public, commettent ici une fatale erreur. Car, en période de pauvreté annoncée, c’est du renforcement de ces protections que nous avons besoin. Non l’inverse. Quant à la politique évoquée «de la solidarité», elle n’a rien à voir avec les bons sentiments. Démographie oblige, à l’entour de nos frontières et au-delà, la pauvreté fait place à la déréliction. Attisée par nos vitrines, la cohorte de ceux qui n’ont rien à perdre grossit de jour en jour.

 

 Aujourd’hui, le choix n’est plus entre la solidarité et l’égoïsme, mais entre la solidarité ou le carnage.

 

Francis  Martens

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Published by gerardselys
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commentaires

wholesale snapback hats 27/03/2012 05:32

TThanks for the post.