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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 15:09

 Croixgammee.jpgSi les seconds se sont ravisés, les premiers experts en psychiatrie à avoir examiné Anders Behring Breivik ont conclu à une «schizophrénie paranoïde», et donc à sa non-responsabilité. Ils se basaient notamment sur l’emploi, dans son manifeste politique, de néologismes — un symptôme fréquent dans ce type de pathologie marqué par une distorsion de la communication.

 

Mais les termes visés se rapportent en réalité au vocabulaire et à la culture politique de l’extrême droite. Ainsi de l’expression «national darwinist», bien présente dans cette mouvance. Si les «experts» témoignent ici de leur ignorance du discours et de la pensée de la droite extrême, ce n’est pas le cas de Breivik. Ses contacts avec ce milieu sont avérés. Par exemple, avec l’English Defence League : un groupe nationaliste polarisé par la lutte contre l’islam. Peu avant son acte, il a dès lors soin d’informer du sens de son combat, ceux qu’il considère comme sa famille idéologique. C’est ainsi que son manifeste atterrit dans la boite de courriel d’un député du Vlaams Belang. Après la tuerie, les groupes extrémistes prennent leurs distances. À un journaliste qui lui fait remarquer que Breivik écrit la même chose que lui, Filip Dewinter (tête pensante du Vlaams Belang) rétorque : «Non, sa lutte n’est pas la mienne. Mon arme est la boite aux lettres, son arme un fusil. La différence ne pourrait pas être plus essentielle» (Het Laatste Nieuws, 26 juillet 2011). Il est permis d’en douter : il est clair que l’écriture de Mein Kampf (1925) n’est pas étrangère aux exactions de la «Nuit de Cristal» (1938).

 

Apparemment clivé de ses émotions et peu capable d’empathie, Anders Behring Breivik n’est pas un modèle d’épanouissement. Pourtant, on aurait tort de le prendre pour un fou. En réalité, son épopée meurtrière s’inscrit on ne peut plus logiquement dans la radicalité de droite. Plus précisément, Breivik s’avère le prototype même du héros «schmittien». Pour éclairer cette affirmation d’apparence aussi abrupte qu’énigmatique, il faut évidemment rappeler qui était Carl Schmitt (1888-1985).

 

Théoricien réputé du droit, conseiller juridique du parti nazi, ce penseur (qui reste une référence pour nombre d'idéologues) évolue en fait dans le même univers mental que le tueur norvégien. Sa philosophie politique est essentiellement fondée sur la notion sociale d’«ami» et d’«ennemi» (Der Begriff des Politischen, 1932). Selon Schmitt, la notion de «politique» surplombe celle d’«État». Ce dernier, en effet, n’est jamais qu’une mise en œuvre particulière du politique dont la fonction spécifique, quel que soit son mode d’organisation, est d’assurer «la discrimination de l’ami et de l’ennemi». En dernière analyse, le pouvoir repose entre les mains de ceux qui peuvent désigner les ennemis. Concrètement, entre celles de tout qui peut enjoindre à quelqu'un d’aller en tuer un autre, au risque de sa propre vie. «Dans la situation extrême où il y a conflit aigu», précise Schmitt, «la décision revient aux seuls adversaires concernés ; chacun d’eux, notamment, est seul à décider si l’altérité de l’étranger représente, dans le concret de tel cas de conflit, la négation de sa propre forme d’existence, et donc si les fins de la défense ou du combat sont de préserver le mode propre, conforme à son être, selon lequel il vit». Notons qu'à la même époque, son compatriote le philosophe Martin Heidegger, ne dit pas autre chose (Vom Wesen der Wahrheit,1933-34).

 

Cette discrimination proprement vitale (car c’est l’«être» même qui est mis en jeu) devient problématique, on s’en doute, dès qu’il s’agit de désigner des ennemis de l’intérieur — c’est-à-dire protégés, la plupart du temps, par les mêmes lois que ceux dont ils troublent la quiétude identitaire (par exemple, les juifs allemands). En cas d’urgence, l’État ne tiendra donc plus compte des règles de droit qui protègent l’ensemble des citoyens : il proclamera des «lois d’exception» (ce qui fut le cas non seulement sous Hitler mais aussi sous Pétain). S’il est décidément trop faible pour ce faire, les plus résolus parmi les citoyens fomenteront un coup d’état ou réaliseront un coup d'éclat pour résoudre eux-mêmes le problème. C'est exactement ce que fit Anders Behring Breivik dont on peut imaginer qu'il avait sur sa table de nuit, à côté de la console de jeu où s’identifier inlassablement aux guerriers de Call of Duty (Modern Warfare 2), les œuvres complètes de Carl Schmitt. On comprend que, pour ce dernier, le politique s’étende loin au-delà du droit constitutionnel : il ne faut pas confondre, il est clair, légalité et légitimité. Pour le juriste nazi, celle de mettre les juifs hors la loi. Pour Breivik, celle de combattre le péril islamique.

 

Au plan psychologique, le journal de Schmitt (Glossarium, 1947-1951) révèle une personnalité interprétative plutôt morbide et un antisémitisme délirant. Du côté de l'écriture, l'œuvre a le mérite de la clarté et l'apparence du bon sens. Car un groupe ne survivra pas longtemps, il est vrai, s'il s'avère incapable d'identifier ses ennemis. C'est même pour cela - pour rendre compte de notre improbable survie - que les sciences humaines poussent la réflexion un peu plus loin que Schmitt et Breivik. Ainsi d'Edward Tylor, un des pères de l’anthropologie sociale, qui caractérise de façon lapidaire le dilemme des premières sociétés humaines, organisées sur le mode précaire de petits clans autorégulés : soit aller «se faire tuer au dehors», soit aller faire alliance en «se mariant au dehors» (Primitive Culture, 1871). Dans cette foulée, Claude Lévi-Strauss ramène le florilège infini des systèmes matrimoniaux traditionnels à la rigueur quasi mathématique de quelques structures d’échange (Les structures élémentaires de la parenté, 1949). Plus radicalement, il définit la «société humaine» en tant que système d'alliance et de coopération fondé sur l’échange, ce dernier étant garanti par la réciprocité. En pratique, l'éthique de la solidarité débouche sur une politique fondée sur la recherche des alliances plutôt que sur la désignation paranoïde des ennemis. Ce n'est pas un système naïf, car c'est précisément la dangerosité du monde et la précarité de l'espèce humaine qui lui fait choisir par principe la coopération. Au regard de la théorie des jeux, il se trouve que c'est aussi la meilleure des stratégies (Robert Axelrod, The evolution of cooperation, 1984).

 

Désigner des ennemis ou promouvoir des alliances, là réside l’opposition la plus radicale entre les sensibilités de «droite» et de «gauche». Mais, si celles-ci s’incarnent en mouvances politiques, leur clivage s’inscrit tout d’abord au cœur singulier de chaque existence. Tantôt tétanisé par la crainte de l’autre, tantôt mobilisé par la nécessité de s’y appuyer, l’être humain est couturé d’ambivalences. La fragilité du corps, le peu d’ancrage de l’identité, font le lit de sa xénophobie (sa peur de l’étranger). En période de précarité matérielle, de vacillement des repères culturels et d’affaiblissement de l’état de droit, cette crainte d’une altérité - ressentie à la fois comme trop proche, trop semblable et trop concurrente - peut mener à son extermination préventive — de même qu’à celle des «traîtres» à la nation. Breivik, de son point de vue, ne fit pas autre chose que de protéger l’«être norvégien» d’une mainmise fatale de l’islam. Ce pourquoi, sans être un monstre, il ne manifeste aucun remords. Or, le discours identitaire qui a nourri ce héros schmittien nous entoure de toute part. Faute de remise en question, la dérive du monde néolibéral excelle à faire surgir les boucs émissaires. Le voile, la viande hallal sont appelés à la rescousse. Tout comme le juif des années trente, l’«arabe» se voit sommé de prouver son innocence.

 

Dans l’espèce humaine - mieux vaut le savoir - rien de plus normal en même temps que de plus destructeur que la xénophobie. Dans le village planétaire - si nous voulons survivre - nous n’avons politiquement d’autre choix que la solidarité.                                                                                                                                                                   Francis Martens

in La Libre Belgique, avril 2012

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Published by gerardselys
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